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Comment dorment (vraiment) les bébés

COMMENT DORMENT (VRAIMENT) LES BÉBÉS

Le sommeil des bébés

Que cela semble évident à première vue ou non, le sommeil de nos bébés est totalement différent de celui que nous avons, adultes.

La construction de leurs cycles de sommeil débute in utero à 28 semaines de grossesse, et ils ne deviennent continus qu’à seulement 36 semaines.

  • L’organisation du sommeil sur les 24 heures d’une journée, le fameux rythme circadien, qui est l’horloge interne basée sur les réactions de notre corps à la lumière du jour, se construira progressivement. Les hormones cortisol (jour) et mélatonine (nuit) sont sécrétées d’abord par la mère durant la grossesse, mais après la naissance, le bébé va développer son propre rythme, qui commencera à s’établir entre 12 et 14 semaines de vie mais ne sera réellement mature et comparable à l’adulte qu’après plusieurs mois.
  • Les cycles de sommeil sont plus courts et plus nombreux que les nôtres, mais quoi qu’il en soit, en tant qu’adultes nous ne faisons pas davantage nos nuits que les bébés, puisque nous avons également des phases d’éveil entre nos cycles. La différence est que nous n’avons pas besoin d’aide pour nous rendormir ! La durée d’un cycle de sommeil chez l’adulte est d’environ 1h30, contre 20 à 45 minutes chez les nouveaux-nés, pour atteindre 60 minutes vers 1 an.
  • Le type de sommeil est également différent : chaque cycle comprend une phase de sommeil profond, réparateur, composé de 3 stades de sommeil de plus en plus profond, et une phase de sommeil paradoxal (REM), plus léger, au cours de laquelle l’activité du cerveau augmente, le rythme cardiaque est irrégulier,les yeux bougent derrière les paupières, la respiration est plus rapide.

Tout cela signifie que sur une période de sommeil de 12h, un bébé aura entre 12 et 16 cycles entre lesquels il sera dans un état proche de l’éveil et pourra avoir besoin d’aide pour se rendormir.

  • Les bébés ont également un pourcentage bien plus élevé de sommeil paradoxal ou REM, primordial pour le développement de leur cerveau, et qui est aussi protecteur contre les MIN. Ainsi, ils passeront de 50% de REM à la naissance à environ 30% à 6 mois pour n’atteindre le sommeil adulte (15 à 20% de REM) qu’à la puberté. Ce sommeil lors duquel on rêve ou cauchemarde peut aussi être à l’origine de certains réveils anxieux nécessitant une réassurance parentale.

 

On comprend qu’il est totalement farfelu d’imaginer “apprendre” aux bébés à dormir alors que les processus biologiques en jeu ne sont pas encore développés.

 

D’autre part, les bébés ont des besoins nutritifs la nuit ; après avoir été nourris de façon continue durant la grossesse, des repas fréquents sont primordiaux, d’autant que le volume de leur estomac à la fin de la première semaine de vie est d’environ 60mL, de maximum 150mL à la fin du premier mois, alors que chez l’adulte il est de plus d’1L !

 

Enfin, il est impossible pour les bébés de se consoler seuls ou de réguler leur sommeil. En tant qu’adultes, nos vies sont plutôt statiques, stables au niveau corporel. Les bébés en revanche vivent beaucoup de changements : naissance, reflux, coliques, poussées dentaires, développement de leurs compétences motrices et psychologiques, diversification… tout cela peut induire un besoin de réassurance externe par les parents. Il est naïf de croire que le sommeil d’un bébé puisse être stable avec tout cela, et encore plus naïf qu’il va le devenir lorsque le bébé grandit ! Une étude suisse1 a conclu que le partage de lit et les réveils nocturnes sont courants durant la petite enfance, avec une fréquence des réveils nocturnes en augmentation jusqu’à l’âge de 4 ans. Il est intéressant de constater que les attentes parentales correspondent à un bébé qui fait ses nuits entre 3 et 6 mois, alors que les recherches montrent que c’est si loin de ce qui se passe en réalité, avec plus de 80% des bébés qui se réveillent encore à 6 mois…2 Et ces chiffres sont largement sous-estimés, car les recherches reposent souvent sur des comptes-rendus parentaux qui ne notent que les réveils lors desquels les bébés pleurent. Les réveils sont en réalité bien plus fréquents, mais ne sont pas comptabilisés lorsque les parents n’ont pas besoin de se lever.

 

Combien de temps devraient dormir les bébés ? Cette question, fréquemment posée, a une réponse simple : autant qu’ils en ont besoin, et différemment pour chaque bébé. Les recommandations fiables ne peuvent qu’être des guides, des fourchettes, et non un nombre d’heures fixe qui ne reposerait sur aucune preuve scientifique.

Pour se donner une idée, voici ce à quoi on peut s’attendre pour les âges suivants et par tranche de 24h3 :

 

Age Nombre d’h de sommeil par 24h
0-3 mois 11-19h
3-11 mois 10-18h
12 mois 9-16h

 

La recherche récente4 a montré qu’il n’y avait pas de lien entre la quantité de sommeil et le bien-être de l’enfant et des parents, et que des recommandations sur les quantités de sommeil par âge sont potentiellement inutiles.

 

On peut conclure que les attentes de notre culture sont totalement irréalistes, et que ce qui est considéré comme des problèmes de sommeil est en réalité parfaitement normal.

Influence du mode d’alimentation sur le sommeil des bébés… et des mères

Y a-t-il une différence dans le sommeil des bébés allaités par rapport à ceux nourris au lait industriel ? Essayons d’abord de comprendre les différences au niveau biologique pour le bébé.

L’allaitement maternel est la façon normale de nourrir un petit être humain. Ce n’est pas un jugement, mais un fait : le lait artificiel est généralement du lait de vache transformé selon des processus complexes pour le rendre propre à la consommation humaine, et n’est pas du tout comparable au lait maternel.

D’un point de vue anthropologique, les petits humains sont nourris fréquemment de jour comme de nuit et sevrés tardivement. La composition du lait comme la physiologie humaine impliquent des tétées fréquentes, le lait maternel étant digéré très rapidement et les séparations mère-enfant étant courtes (sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs).

Le lait maternel est une substance vivante, qui change en permanence, notamment selon le cycle circadien de la mère, avec des modifications la nuit :

  • au niveau de la sécrétion de prolactine (hormone responsable de la sécrétion du lait, plus importante la nuit)
  • avec la présence de mélatonine dans le lait maternel la nuit (hormone du sommeil)
  • une augmentation de la quantité de tryptophane, un acide aminé responsable de la synthèse de la sérotonine qui a un effet régulateur sur le cycle circadien
  • la présence de neuropeptides qui jouent sur le sommeil

Le lait artificiel, comparativement, ne contient ni mélatonine ni tryptophane, et n’a aucun lien avec le cycle circadien de la mère ; il ne comporte aucun indice chimique indiquant qu’il est temps de dormir. Il est de plus plus difficile à digérer. En fait, il n’y a biologiquement aucune raison que les bébés nourris aux préparations commerciales pour nourrissons dorment plus que les bébés allaités.

Qu’en dit la recherche5? Contrairement à l’opinion populaire, les mères allaitantes ont plus de sommeil que les autres, et ressentent moins la fatigue liée aux réveils nocturnes. Cela est dû notamment à des modifications du type de sommeil et de leurs cycles, qui se calquent sur ceux du bébé : ils sont plus courts, et les phases de sommeil profond plus longues, alors qu’elles sont capables de se réveiller beaucoup plus facilement. Les bébés allaités sont moins sujets aux coliques, ce qui permet d’améliorer la qualité de leur sommeil.

 

Sevrer de nuit ou pas

Le sevrage de nuit “améliore”-t-il le sommeil du bébé ? Il s’agit d’une croyance qui dénote en fait une méconnaissance du sommeil des bébés et des raisons pour lesquelles ils se réveillent. Cela laisse entendre qu’ils ne se réveillent que pour manger. Or, nous avons vu qu’il est parfaitement normal pour un bébé de s’éveiller la nuit, du fait de ses cycles courts et nombreux. Ce qui est en jeu est : est-ce que le bébé aura besoin d’un parent pour se rendormir ?

Les premiers temps bien sûr, du fait de la petite taille de leur estomac, les bébés auront besoin de téter entre leurs cycles de sommeil. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce qui cause les réveils n’est pas la faim (pas uniquement), mais avant tout la fin d’un cycle de sommeil. En grandissant, les bébés enchaînent d’eux-mêmes certains cycles. Et parfois, sans que l’on sache exactement pourquoi, même s’ils n’ont pas faim, ils auront besoin de l’aide bienveillante d’un parent pour se rendormir.

Les tétées nocturnes n’ont pas qu’un aspect nutritionnel pour les bébés. La succion est une activité qui induit la sécrétion d’hormones apaisantes, qui calment les douleurs, et aident au rendormissement. Elles peuvent aussi être l’occasion pour les bébés de passer du temps seul-à-seule avec leur mère si elle travaille ou est peu disponible durant la journée ; elles peuvent permettre au bébé de se rassurer et de dépasser avec plus de sérénité les phases d’angoisse de séparation ou de développement émotionnel. Pour toutes ces raisons, qui n’ont rien à voir avec la faim, la solution la plus simple est d’allaiter le bébé. Sevrer son bébé la nuit ne supprime pas les besoins du bébé, mais nous laisse par contre dépourvus du moyen le plus simple et le plus rapide d’y répondre.

Les tétées de nuit ne sont en aucun cas une mauvaise habitude ; le fait que les bébés dorment comme des bébés est la seule cause des nuits fatiguantes et difficiles. En fait, les tétées de nuit, avec les avantages liés à la composition du lait maternel, sont plutôt une solution aux réveils fréquents.

On entend souvent qu’il serait utile de nourrir davantage le bébé dans la journée, ou de compléter les tétées du soir, de mettre des céréales dans le lait afin que le bébé dorme “mieux” et longtemps, qu’il dormirait mieux s’il était sevré et nourri au biberon. Là encore, la recherche récente6 montre qu’il n’en est rien : aucune différence n’a été retrouvée dans la fréquence des réveils et des tétées nocturnes quel que soit le mode d’alimentation des bébés entre 6 et 12 mois. Cette recherche a également montré que les bébés qui consomment davantage de solides et de lait en journée se nourrissent moins la nuit, mais se réveillent tout autant que les autres ! L’idée que les bébés non allaités dorment mieux la nuit est un mythe.

Il advient un jour où tous les enfants dorment toute la nuit, sans avoir besoin de nous. Et cela arrive sans que nous ayons quoi que ce soit à faire, juste parce que l’enfant y est prêt.

 

Impact du laisser pleurer

Quelle que soit la façon dont nous accompagnons nos enfants, nous pouvons aujourd’hui être tout à fait certains d’une chose : laisser pleurer les bébés n’est pas une option valable. Les conséquences du laisser pleurer pour l’endormissement sont aujourd’hui très clairement établies, à la fois sur le développement cérébral de l’enfant, et sur la construction de sa relation au monde7. Pourtant, cela fonctionne : au bout d’un certain temps les bébés arrêtent de pleurer, puisqu’ils ne peuvent pas pleurer 24h/24. Mais le fait qu’ils arrêtent de pleurer ne signifie pas que tout va bien ; le niveau de stress dans leur corps reste toujours aussi élevé, alors que celui de la mère diminue lorsqu’elle n’entend plus les pleurs de son enfant8 :  c’est l’établissement d’une asynchronie entre la mère et l’enfant, qui est la cause de bien des malentendus. Un enfant qui pleure devrait toujours être accompagné par la présence réconfortante d’un adulte.

 

Et d’un point de vue anthropologique

Je terminerai avec ce point du vue anthropologique : bien qu’il n’existe pas de recommandation qui soit valable pour tout le monde sur la question du sommeil et en particulier du partage du lit, chaque famille étant un cas particulier, j’invite les parents à peser les bénéfices et les risques selon leur mode de vie afin de pouvoir faire un choix éclairé.

H Ball a étudié le sommeil du bébé selon cet angle, pointant les potentielles incohérences entre les pratiques de maternage Euro-Américain et la capacité des bébés à s’adapter à de telles pratiques. Et ces études suggèrent que nous poussons trop loin les capacités adaptatives des enfants – et celles des mères – avec des conséquences à long terme sur la santé et sur la survie à court terme.9

Ne craignez rien pour l’avenir, il a aussi été démontré que les bébés recevant le plus d’affection et d’empathie de leur mère, d’un accompagnement “extravagant” pour reprendre le terme, sont les plus heureux à l’âge adulte, les moins anxieux et les plus stables émotionnellement10

 

Références :

 

1 A longitudinal study of bed sharing and sleep problems among Swiss children in the first 10 years of life. Jenni OG, et al. Pediatrics. 2005.

 

2 Sleep: what is normal at six months? Sadler S 1994

 

3 National Sleep Foundation’s sleep time duration recommendations, M Hirshkowitz, K Whiton, S M. Albert, C Alessi, O Bruni, L DonCarlos, N Hazen, J Herman, E S. Katz, L Kheirandish-Gozal

 

4 Cross-sectional sleep thresholds for optimal health and well-being in Australian 4–9-year-olds : Anna M.H. Price,J Quach,M Wake,M Bittman, H Hiscock

 

5 Effect of mother–baby close proximity on newborn’s sleep and mother’s sleep, and on breastfeeding. Which closeness can be recommended without endangering the baby’s security? C Laurent 2010

 

6 Infant sleep and night feeding patterns during later infancy: association with breastfeeding frequency, daytime complementary food intake, and infant weight.

Brown A, Harries V 2015

 

7 La nuit aussi les enfants ont besoin de nous, S Lüpold, Ed.

 

8 Asynchrony of mother-infant hypothalamic-pituitary-adrenal axis activity following extinction of infant responses induced during the transition to sleep, Middlemiss, 2011

 

9 Mother–Infant Cosleeping, Breastfeeding and Sudden Infant Death Syndrome: What Biological Anthropology Has Discovered About Normal Infant Sleep and Pediatric Sleep Medicine J J. McKenna, H Ball, Lee T. Gettler

 

10 Mother’s affection at 8 months predicts emotional distress in adulthood J Maselko, L Kubzansky, L Lipsitt, S L Buka

 

Posted on: 30 juillet 2017, by : aclecoeuvre